vincent_van_gogh_le_fumeurC’est un bien drôle de bonhomme, ce Mr B. !

Aveugle d’un œil suite à une thrombose, et fortement handicapé de l’autre des suites d’une opération ratée, Mr B. se déplace en chaise roulant. Une sclérose en plaque l’y a cloué tout en préservant ses facultés mentales, voici 3 ans.  

Mr B., fumeur, refuse de se mêler aux commères qui assouvissent leur vice à l’entrée du bâtiment et préfère la compagnie du personnel. Il s’installe donc, discrètement, jour après jour, dans notre fumoir. Il s’y fait tout petit. Se tait. Nous écoute. Nous observe. Le fumoir est notre confessionnal. On s’y livre nos secrets, nos déceptions, nos espoirs, nos colères, sans plus nous soucier de la présence maintenant habituelle de ce résident.

Il sait tant de nous à présent. Il se risque, donne un conseil, puis deux, un avis, une impression. Il voit juste. Il a raison. C’est à nous alors de l’écouter au fil de nos pauses. Il nous confie ses désillusions, ses amours, sa souffrance, ses joies et ses problèmes familiaux. Il nous parle de lui et de sa vie. De son inquiétude perpétuelle quant à l’avenir de ses proches. Il nous témoigne de son refus de sortir de la Résidence, d’aller chez ses filles ou petits-fils, de sa peur d’affronter le regard des gens et sa honte d’être ainsi dépendant lui qui fut actif tout au long  de sa vie. Il nous annonce qu’il ne sortira de la Résidence que les pieds devant.

vincent_van_gogh_nuitUne vraie relation se tisse entre nous. Trois autres résidents viennent le rejoindre et ils forment ensemble les « 4 mousquetaires ». Marius l’indomptable, Marcel le taiseux et Jeanne, l’oisive accompagnent dorénavant René le Maître. Mr B. sermonne de temps en temps Marius qui se rebelle contre son fils, qui se refuse continuellement à l’héberger sous son toit. Il taquine Jeanne et lui fait des canulars téléphoniques, s’inventant capitaine des pompiers qui annonce que de la fumée sort de sa chambre. Pauvre Jeanne qui affolée, persuadée d’être responsable d’un incendie, court à l’accueil s’excuser.

Les mois se succèdent et Mr B. devient notre ami, notre conseiller et confident. Il est tellement tourné vers les autres, vers nous. Il ne comprend pas qu’on puisse aimer travailler avec ces « vieux » si ingrats et injustes, sans reconnaissance. Il ne comprend pas toujours nos choix de vie à l’une et l’autre, et nous conseille, nous éclaire, nous incite à certaines réflexions.

vincent_van_goh_squelette_fumantQu’il soit cynique, ironique ou noir, l’humour dont il use au quotidien souligne son intelligence et sa grande sensibilité.  « Je vais attaquer les entreprises de tabac pour publicité mensongère ! « Fumer tue «  inscrivent-ils sur les paquets … des promesses, toujours des promesses !  Un beau mensonge oui.  Ca fait 50 ans que je fume, et la mort ne vient pas me chercher !»

Il m’appelle sa « petite-fille », « celle qu’il n’a jamais eue ». Ma grand-mère devient donc « sa femme » et il me demande fréquemment de ses nouvelles, sachant à quel point elle compte pour moi.

Au fil des mois, il retrouve une certaine sérénité, et l’idée de sortir boire un verre en ma compagnie l’effleure. Peut-être, quand le soleil reviendra, que cela pourrait être envisageable, me confie-t’il.

 

Un matin, comme d’habitude, nous avons papoté. A midi, il avait de la visite. A 16h, il était mort.

vincent_van_gogh_chambreAu moment où j’entre au fumoir, on m’informe d’un « problème » avec Mr B. Je me rends dans sa chambre, et le trouve allongé à la porte. Il convulse. Une infirmière tente de prendre sa tension, une autre tente de le faire réagir. Je lui prends la main. Je lui demande de la serrer. Rien. Ses yeux sont ouverts. Il est toujours pris de secousse. Je ne lâche pas sa main. J’ai l’impression qu’il me regarde. L’impression que ses yeux malades ne voient que moi, qu’il les a dirigés vers moi. Je ne lâche pas sa main. Le Samu arrive. On lui met de l’oxygène, on lui découpe ses vêtements, on lui fait un massage cardiaque. Je ne lâche pas sa main. Son cœur s’arrête.  La famille arrive. La réanimation continue. Un débat commence : continuer ou arrêter. Je ne lâche pas sa main. Pourvu qu’ils arrêtent. Il voulait mourir, il espérait mourir. Dans quel état va-t-on le récupérer, lui déjà si blessé par la maladie. Laissez-le partir. Je ne lâche pas sa main. Encore 1/4 d’heure de passé. La famille est dans le couloir. Le Samu arrête. « Heure de la mort ?». Je lâche sa main. Je sors de la chambre et court dans mon bureau m’effondrer.

vincent_van_gogh_eglise_d_auvers_sur_oiseTrois fois j’irai le voir à la morgue.

Trois fois j’essayerai d’intégrer cette nouvelle réalité : je ne le verrai plus vivant !

Ensuite, il fallut l’annoncer aux mousquetaires. Marius fut le plus touché. «  Sacré René, qu’est ce que tu nous as fait là ! C’est tout lui, ça, à René, de faire des « blagues » pareilles.»

Ensuite il fallut le supprimer des dossiers, notifier « DCD », effacer son nom, de sa porte, des listes, et des tableaux. Mettre un carré rouge à la place du carré vert. Retirer sa photo, … retirer sa photo ?…. Non … je vais la laisser encore quelques temps.

Marius m’a accompagné à l’enterrement. Sur le parvis de l’église, certains membres de la famille que nous ne connaissons pas, sont venus à notre rencontre. Ils connaissent nos noms, savent qui nous sommes. Un couple s’approche de moi et s’écroule dans me bras, me remerciant pour la lettre que j’avais écrite à Noël (et que Mr B. avait partagé, tout fier,  à ses amis) et le « dévouement » que j’avais pour lui.

« Dévouement ???» … Comme si …

"Le fumeur" - "Nuit"-  "Crâne de squelette fumant une cigarette" - "La chambre à coucher" - "Eglise d'Auvers -s ur - Oise" de Vincent Van Gogh