m034704_06186_pMme C. a 94 ans. C’est une petite dame toute menue à cheveux blancs et voix grelottante. Elle vit parmi nous depuis quatre ans. A la chambre 112.

La langue bien pendue, elle se déplace en rolator. Sa chambre est totalement personnalisée avec ses souvenirs de voyage et de vie. Sa chambre, son havre de paix ! Elle ne la quitte que pour papoter sur le pas de la porte avec sa voisine d’en face.

Mme C. habite au premier étage, à droite du bâtiment. Pile dans l’espace qui sera prochainement attribuée à une Unité pour Personnes Agées Désorientées (UPAD).

Mme C. doit donc déménager. Et elle n’en a nulle envie. Ou plus exactement, elle ne sait que décider. Car on lui laisse le choix. Veut–elle rester dans sa chambre mais dorénavant entourée de personnes désorientées ou accepte-t’elle de déménager dans une autre chambre, sans doute à un autre étage ?

le_pretre_marieMme C. hésite. Change d’avis. Chaque jour. Chaque heure. Elle me téléphone constamment, pleure, me demande mon opinion. « Vous êtes si gentille, dites –moi ce que je dois faire. J’ai une si jolie chambre ! Hholala, j’ai 94 ans vous savez. Que vais-je faire ? » pleurniche-t-elle de sa petite voix branlante. Je tente de la rassurer, lui conseille de déménager, lui promets de faire mon possible pour lui trouver une chambre semblable à la sienne et de la tranquilliser en lui précisant que le déménagement n’est pas prévu pour tout de suite, que nous avons encore un peu de temps pour lui trouver la chambre adéquate...

Les jours passent, les coups de fil continuent, les larmes persistent à couler et chaque jour je tente, par de nouveaux mots, de la réconforter, d'apaiser l'angoisse du jour.

95893785la_vieille_dame_au_chat_jpgEt un matin… la mignonne dame de la chambre 119 décède dans son sommeil, victime d’une thrombose. Arrivée ’il ’y a 3 mois à peine suite à un AVC qui la laissa hémiplégique et aphasique, cette petite dame que les hôpitaux n'avaient pas voulu envoyer en revalidation vu son grand âge (grrrrr) avait pleuré toutes les larmes de son corps et de son cœur pendant de longues journées. Elle qui allait au club de cartes, faisait ses courses à pied et gérait seule sa grande maison quelques semaines auparavant, n’acceptait pas sa nouvelle situation et ce sentiment d’emprisonnement dans un corps qu’on ne maîtrise plus. Après quelques semaines, elle allait quand même un peu mieux. Elle s’était adaptée à son nouveau rythme de vie, s’était détendue et prononçait les mots avec plus de facilité et d’adéquation. Et là, juste dans la phase d’amélioration, elle est à nouveau terrassée. Définitivement.

Ce fut un choc, une surprise mais également un soulagement pour sa fille qui n’en pouvait plus de voir sa maman si mal, si triste, si torturée et amoindrie.

Pour Mme C., cela suscita quelques jours plus tard, une joie incommensurable.

vincent_van_gogh_chambreCar une fois la chambre vidée et rafraichie, je suis allée la lui montrer. La lui proposer.

Même étage, même orientation, même disposition !

Mme C. se mit à pleurer. A nouveau. Mais cette fois, c’est la joie qui transperce ses sanglots. Plus moyen de l’arrêter.

« Oh madame A-thena, vous êtes si gentille. C’est juste la chambre que je voulais. Vous aviez raison, il fallait attendre, pas se presser. Oh Madame A-thena, quel soulagement ! » énonce t’elle avec difficulté,  tout en faisant le tour de la chambre avec son rolator. « Je suis si heureuse » et elle essuie ses yeux de son mouchoir. « Si vous saviez, ... mon neveu me disait de rester dans ma belle chambre, de ne pas déménager, que je m’habituerais à mes nouveaux voisins, mais je sais que ce n’est pas possible. Tous ces malades d’Alzheimer, ils vont venir dans ma chambre, ils vont m’embêter. Je voulais vous faire confiance, je lui ai dit que Madame A-thena m’avait trouvé une belle chambre il y a 4 ans et va m’en trouver une maintenant aussi. Je suis si heureuse de vous avoir fait confiance, si heureuse d’avoir eu raison de vous faire confiance. Oh Madame A-thena, elle est parfaite cette chambre, je la prends. Quand je peux déménager ? »

italia_germania_sulamith_mari_hiElle continue de pleurer, de sangloter, de gémir de sa voix à la fois si frêle et tellement aigüe. Elle semble si fragile, mais elle me serre fort dans ses bras. Elle m’arrive à la poitrine. Elle pleure, me remercie encore et ne me lâche plus, me fait un bisou sur une joue, me serre, un bisou sur l’autre joue et me serre à nouveau. Une famille qui passe dans le couloir, s’arrête, interrogatif face à la scène.

« Vous êtes si gentille, Madame A-thena",  me me dit –elle encore une fois.

La famille sourit, rassurée de voir que Mme C. est en réalité heureuse.

Je leur sourit à mon tour et leur confie, les bras toujours autour de Mme C. :: "Est-ce que je ne fais pas le plus beau métier du monde ? Donner de menus plaisirs tout au long de la journée à mes  pensionnaires, n’est ce pas fantastique ? "

Ils acquiescent.

 "Tête de vieille dame" de Paupion - Musée du Louvre

"La valse hésitation" de Magritte

"La vieille dame au chat" d'après un tableau d'Alain Amevet

"La chambre " de Vincent Van Gogh

"Italia et Germania" de Overbeck