Tous les jours elle vient. Elle connaît les horaires par cœur.

Tous les jours elle descend accompagnée de son rolator, passe devant mon bureau et me salue tout sourire.

De temps en temps avec un paquet de chocolat à la main qu’elle m’offre tendrement.

Tous les jours, elle s’installe dans la salle d’activités pour les animations de l’après-midi et discute gaiement avec ses comparses de jeu.

Tous les jours sauf hier.

A bien y réfléchir, avant-hier non plus elle n’est pas descendue.

Depuis quand ne l’ais-je pas vue ?

Presque une semaine … au moins !

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Mme Gh est la Mammy Nova de la Résidence. Un bon visage rond aux cheveux blancs posé sur un corps potelé mais élégant.

Elle est dynamique.

93 ans et elle sort encore au centre commercial,  fait ses courses, part en famille le week-end et festoie à Noël jusqu’aux petites heures du matin.

Elle est intelligente.

Elle présente une mémoire d’éléphant qui lui permet de répondre du tac au tac aux quizz et une vivacité d’esprit qui génère respect et jalousie de la part des autres résidents.

Et elle a des doigts de fée.

Elle peint, colorie, découpe et invente différents bricolages pour son arrière petit-fils. Elle coud. Pour elle-même, pour les autres résidents et pour le personnel. Des jupes, des robes, des ourlets, des tirettes, elle crée, elle répare, elle raccourcit, … tout est possible, tout est réalisable.

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Mme Gh a perdu son mari il y a bien des années. Chez des amis. Après le souper, il s‘est levé, est allé aux toilettes, est revenu s’asseoir à table, et il est mort. Là. D’un coup. Pas un son, pas un geste. Rien. Leur fille était en vacances avec leur petite-fille. Mme Gh n’a pas voulu les déranger, ne les a pas prévenues. Elle a géré le médecin, l’ambulance, et le retour seule à l’appartement. Elle a organisé les funérailles, choisi la date et le cercueil afin que sa fille n’ait plus rien à faire.

Juste pleurer son papa.

Mme Gh a choisi d’entrer en maison de repos afin de ne pas devenir une charge pour ses proches. Elle a toujours fait passer sa famille avant elle. Sa fille unique. Sa petite-fille unique. Et son arrière-petit-fils-unique. Un adorable petit bonhomme colombien adopté à l’âge de 4 mois. Le trésor de Mme Gh. Sa raison de vivre. Depuis des années, elle me parle de lui, me montre les photos, m’expliques ses aventures, ses journées à l’école, ses bons mots, … Je vois grandir ce petit garnement depuis ses 2 ans, auprès d’elle, placardé sur tous les murs de sa chambre.

Mais depuis presque 10 jours, plus rien. Pas un bonjour, pas un coup de fil. Juste le silence et l’absence.

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Aloïs Alzheimer est entré dans sa vie, dans sa famille, dans son havre de paix et de sérénité.

Aloïs Alzheimer a commencé à emporter la mémoire, les règles de bienséance et de sécurité. Il saccage tout sur son passage, torture les proches, angoisse le malade et ne leur laisse aucune chance, aucun espoir.

Aloïs Alzheimer a marqué de son empreinte cette famille si soudée, blessée par la vie, par la mort, par les trahisons, et par les déceptions. Cette famille de femmes qui s’aiment profondément, se respectent, et qui ont appris à se soutenir les unes les autres.

Aloïs Alzheimer s’en est pris à elles.

Il a frappé de plein fouet.

Il a atteint sa fille.

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Au départ, des petits oublis. Ensuite des difficultés à conduire, à gérer le temps. Elle oublie de se nourrir elle et son chien.  Tout se mélange dans sa tête, le brouillard prend place. Son caractère change. Elle devient agressive, contrariée de ne plus pouvoir aller chercher son petit-fils à l’école. Elle ne viendra plus non plus chercher Mme Gh. à la Résidence. La dernière fois, elle a pris le boulevard à contre sens. La dernière fois, … c’était la dernière fois. Depuis, elle est placée dans un centre neurologique. Elle est jeune et fort atteinte. Moins de septante ans, et déjà incapable de vivre seule.

Mme Gh est malheureuse. Pourquoi Aloïs a-t-il frappé sa fille et non elle ? Pourquoi Aloïs prive t’il le petit bonhomme de sa grand-mère plutôt que de son arrière-grand-mère ? Pourquoi Aloïs oblige sa petite-fille à faire le deuil de la maman qu’elle a connu ?  Pourquoi l’oblige-t-elle à s’occuper dorénavant de son fils ET de sa mère ? Si jeune !

Mme Gh se sent inutile. Elle se sent de trop. Une charge, un tracas de plus pour sa petite-fille qui viendra dorénavant elle-même, la chercher pour passer le week-end, festoyer les soirs de fête, et visiter sa fille au centre neurologique.

Heureusement, le petit bonhomme, tout sourire, est là pour émerveiller son regard et pour lui dire combien elle est indispensable à sa mère et à lui, combien, une fois encore, ils ont besoin de son soutien et de sa force pour affronter les malheurs que la vie a dressés sur leur route.

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"La jeune couturière" de Jean-François Millet

"La séparation" de Edvard Munch

"Guernica" de Picasso

"Le désespoir" de Edvard Munch

"Lenfant du Tibet" de Gatoune6